18 Mai

Spiritualité et modernité

Aujourd’hui
Il n’est donc pas surprenant de voir par la suite, cette vision macrocosmique donner naissance à son pendant microcosmique actuel qu’est l’Homme Augmenté. Nous y voilà donc enfin.
Comme l’Homme pensait que Dieu l’avait créé à son image, voilà qu’il pense logiquement avoir créé la Machine à la sienne. S’étant épris de sa propre création, il veut maintenant tenter de faire ce que Dieu avait fait en pareil circonstance, fusionner avec sa création. Pour Dieu cela s’était traduit par la naissance de Jésus, Dieu fait Homme, pour l’Homme ce sera l’Homme Augmenté, la fusion de l’Homme et de la Machine, sa création.

Et là, nous nous retrouvons face à deux situations possibles. En première hypothèse, l’Homme en fusionnant avec la machine ne fait que retourner ainsi vers son propre principe créateur puisque l’Homme Augmenté a atteint l’immortalité sur Terre. Nous reviendrions ainsi à l’état décrit au début du prologue de Jean : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu ». Adam et Eve auraient alors réussi à retrouver le jardin d’Eden et à redevenir immortels. Cela suppose cependant que la Machine soit parvenue à combler toutes les imperfections de l’Homme. Nous reviendrons sur ce point par la suite.
La seconde hypothèse que nous pourrions énoncer est que si l’on considère que l’Homme est imparfait et que donc la Machine qu’il a créée l’est tout autant, alors il y a tout lieu de douter des chances de parvenir à la perfection en fusionnant deux entités imparfaites dont l’une n’est que le produit dérivé de l’autre à moins de considérer qu’une transmutation technologique se produise lors de la réunion de l’Homme et de la Machine.
Dans les deux cas de figure, on comprend que le résultat repose à tout le moins en partie sur la capacité que l’Homme doit avoir à construire cette Machine qui viendrait combler l’ensemble de ses propres imperfections. C’est ce que le Transhumanisme voudrait être en s’appuyant sur la Science et les technologies.

Alors, est-ce possible ? Pourquoi pas. Cependant pour s’améliorer encore faut-il savoir quoi mesurer et pouvoir le mesurer. Il est vrai que la Science a permis à l’Homme d’effectuer d’énormes progrès techniques dans les 150 dernières années. Aujourd’hui, la Machine parvient même avec l’intelligence artificielle à analyser les informations produites par l’Homme et à en déduire de nouvelles relations bien plus rapidement que l’Homme ne peut y prétendre. On assiste donc à une forme d’industrialisation de la capacité de raisonnement, ce qui entraîne une nouvelle révolution industrielle qui rend déjà obsolète bon nombre de métiers. En effet, l’information produite par l’Homme est quantifiable, donc mesurable, ce qui permet d’en automatiser son exploitation.

A la limite, tout ce que l’Homme produit peut être analysé et reproduit d’une façon ou d’une autre technologiquement. Maintenant, la capacité à reproduire n’est en rien comparable à l’acte de création originale qui donne naissance à l’information sur laquelle se base la Machine. De plus ce n’est pas parce que la Machine a la capacité de reproduire en analysant, par exemple, les goûts et les désirs de l’Homme que cette même Machine acquiert par le fait même la capacité de goûter et de désirer. Alors, que dire de la conscience de soi, de la volonté, ou encore de l’intention, et de toutes ces caractéristiques connues et inconnues qui définissent un être humain ? peut-on les mesurer ? Pourra-t-on un jour trouver un moyen de les quantifier ?

Peu importe la réponse, acceptons un instant l’hypothèse qu’il est possible de codifier l’Homme et sa Conscience pour parvenir à créer une Machine qui a la capacité de combler l’ensemble des imperfections de l’Homme pour lui permettre de s’augmenter afin de devenir immortel sur Terre. La prochaine question qui surgit alors est : l’immortalité en elle-même est-elle souhaitable ? Eloignons un moment les problématiques réelles de ressources que cette possibilité entraînerait pour rester focaliser sur les implications spirituelles de la chose.
L’immortalité sur Terre remettrait en question le sens de la Vie tel que nous le concevons et le cherchons puisque la Mort aurait cessé d’exister. Et là, je m’interroge. Je ne connais pas encore le sens de la Vie et encore moins celui de la Mort. J’observe cependant le monde dans lequel nous vivons et l’Univers dans lequel nous existons et je ne vois que des cycles perpétuels de début et de fin tant à l’échelle microcosmique que macrocosmique. J’ajoute également que je conçois que l’énergie qui m’habite lorsque je suis en vie peut aller ailleurs lorsque je meurs selon le principe déjà formulé que rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Sachant cela, pourquoi serais-je tenté de tromper la mort ? Que sais-je, peut-être que l’Homme est appelé à mourir pour une raison particulière ou peut-être pas. La Vie n’est peut-être après tout qu’un passage. L’Homme pourrait tout à fait être à l’image de la chenille qui devient papillon sans le savoir. En devenant immortelle, la chenille choisirait de rester chenille sans jamais savoir qu’elle deviendrait un papillon si elle n’était pas immortelle. Alors, si je ne sais pas ce qu’il advient après ma mort de ma conscience ou de l’énergie qui m’habite, comment puis-je être en capacité de souhaiter l’immortalité dans cette vie ? Peut-être ignorons-nous simplement que nous sommes déjà des êtres immortels.

Après la question de l’immortalité, se pose la question de la Conscience qui m’habitera lorsque j’aurais été augmenté. En effet, c’est la question de la continuité de la personnalité humaine et de sa fragilité (pour s’en rendre compte, il suffit de penser à des personnes ayant subi un important traumatisme crânien ou qui souffrent d’une maladie dégénérative). En effet, nous ne savons que peu de chose sur la Conscience de nous-même. Cependant, j’ai conscience que l’être que je suis aujourd’hui n’est pas le même qu’il y a 10 ans et ne sera pas le même dans 10 ans. La composante Machine de mon être augmenté me permettrait-elle de poursuivre l’évolution de ma personnalité de la même manière que si mon corps n’avait pas été augmenté ? Si je n’ai pas la certitude de la continuité de moi-même serais-je toujours moi-même une fois augmenté ? A l’échelle de l’humanité, la question se pose à savoir si nous serions donc dans ce cas toujours humain ? d’où la notion de post-humanisme.

Finalement, l’Homme Augmenté pose la question de la finalité même de la Science. En effet, l’Homme a toujours été en quête d’absolu. Pendant une partie de son histoire, la recherche de Dieu a constitué cette quête. Puis quand des Hommes se sont servi de la religion et de Dieu pour asservir la pensée d’autres Hommes, la Science est apparue à l’Homme pour le libérer de son joug. Or aujourd’hui, à la gloire de quel nouveau Dieu sont construites ces nouvelles cathédrales numériques qui se dressent au milieu de nous et qui semblent avoir réponse à tout ? Le Transhumanisme ne serait-il pas une nouvelle tentative de certains hommes d’utiliser la technologie et la Science pour tenter d’asservir à nouveau la pensée d’autres hommes. Peut-être. Dans ce cas, cela peut et doit effectivement donner matière à réfléchir et à agir.

Par contre, je ne peux m’empêcher de penser, qu’il peut y avoir une autre interprétation à ce monde post-factuel en perte de repaire et d’identité dans lequel nous nous trouvons. En effet, si la Science est parvenue à remplacer Dieu dans la quête d’absolu de l’Homme, c’est parce que l’Homme a pu penser que la Science serait à terme en mesure de tout expliquer, comme Dieu l’avait fait avant elle. Cependant, c’est souvent lorsque les colonnes du temple commencent à vaciller que les hommes cherchent à se mettre à l’abri sous le toit du dogmatisme pour tenter de se rassurer et empêcher l’émergence d’un ordre nouveau. Or, la pensée transhumaniste en tentant justement de nous persuader que la Science est la réponse ultime, la seule Vérité qui soit, n’est-elle pas en train d’en démontrer le contraire. Peut-être que paradoxalement, l’Homme est en train de réaliser progressivement que la Science n’est pas et ne sera pas en mesure de tout expliquer et qu’il lui faudra trouver une nouvelle façon de progresser dans sa quête d’absolu. Ne serions-nous donc pas à l’aube d’un nouvel âge des Lumières ?

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